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Dimanche 7 novembre 7 07 /11 /Nov 11:59

 

Sphères  - Microsphérologie - Tome premier - Bulles

Cercle sans constructeur 1. Eruption sur le Soleil ; les onCercle sans constructeur 1. Eruption sur le Soleil

les ondes qui se propagent atteignent une taille correspondant à dix fois le diamètre de la Terre

photo prise par la sonde Soho

 

Remarque liminaire

 

        Selon la tradition, Platon aurait fixé à l'entrée de son Académie un écriteau priant celui qui n'était pas géomètre de rester à distance de ce lieu. Marque d'arrogance ? Déclaration de guerre à l'entendement vulgaire ? Certainement, car ce n'est pas sans raison que l'on a inventé à l'Académie une nouvelle forme d'élitisme. Pour un étonnant instant, école et avant-garde ont été identiques. L'avant-gardisme est la compétence permettant de forcer tous les membres d'une société à adopter une décision sur une proposition qui n'émane pas d'elle-même. Socrate a été le premier à prendre ce jeu au sérieux, et Platon a aiguisé la provocation philosophique en élevant au rang de force majeure, avec la fondation de son école, la contrainte de choisir entre savoir et non-savoir. Lorsque Platon excluait la plèbe agéométrique pour n'admettre que des candidats ayant des connaissances préalables adéquates, il provoquait les mortels, dans leur ensemble, à se qualifier en apportant la preuve qu'ils disposaient des qualités nécessaires pour accéder à sa communauté de recherche. Que l'on y songe ici : qu’est-ce qu’un homme à l’ère de l’Académie, si ce n’est un mammifère oublieux qui, en règle générale, ne sait plus qu’au fond de son âme, il est un géomètre ? Qu’est-ce en effet qu’un géomètre ? – une intelligence qui sort du royaume des morts en apportant dans la vie de vagues souvenirs du séjour dans une sphère parfaite. La philosophie produisant un effet exocentrique commence en scindant la société entre ceux qui se souviennent et ceux qui ne se souviennent pas – et, par-dessus le marché, entre ceux qui se souviennent d’autre chose. Telle est, jusqu’à ce jour, leur affaire, même si les critères de la scission sont devenus un peu plus complexes.

Comme n’importe quel auteur ayant un peu dépassé la magie de ses débuts, je suis conscient de l’impossibilité de fixer par avance sur une perspective l’usage que la communauté alphabétisée fait des textes publiés. Il ne me semble pas moins utile de noter le fait que la meilleure lecture des propos qui suivent, dans leurs grandes lignes, serait celle d’une radicalisation de la devise de Platon. Je ne placerais pas seulement la phrase au dessus de la porte de la vie en général, s’il n’était pas malvenu du vouloir orner avec des panneaux d’avertissement l’accès de toute façon trop étroit à la lumière du monde… Nous avons surgi dans la vie sans passer au préalable par une école préparatoire géométrique, et aucune philosophie ne peut nous soumettre, après coup, à un examen d’admission. Mais cela ne change strictement rien au mandat exclusif de la philosophie : car on ne peut pas écarter simplement la supposition selon laquelle le monde ne nous est donné que par le biais de préjugés géométriques innés. Ne pourrait-on pas estimer que la vie est un questionnement constant, formulé après coup, surs les connaissances que l’on a sur l’espace d’où tout découle ? Et la scission de la société entre ceux qui en savent quelque chose et ceux qui n’en savent rien : n’est-elle pas plus profonde aujourd’hui que jamais ?

    L’idée que la vie est une affaire de forme  - voilà la thèse que nous associons à la vieille et respectable expression de sphère, empruntée aux philosophes et aux géomètres. Elle suggère que la vie, la constitution de sphères et la pensée sont des expressions différentes pour désigner une seule et même chose. Dans cette mesure, la référence à une géométrie sphérique vitale n’a de sens que si l’on admet l’existence d’une sorte de théorie qui en sait plus sur la vie que la vie elle-même – et que partout où l’on trouve de la vie humaine, qu’elle soit nomade ou sédentaire, naissent des globes habités, itinérants ou fixes, qui, d’un certain point de vue, sont plus ronds que tout ce que l’on peut dessiner avec des cercles. Les livres suivants seront consacrés à la tentative d’explorer les possibilités et les frontières du vitalisme géométrique.

    C’est une configuration de la théorie et de la vie un peu excentrique – admettons-le. Le côté fantasmatique de cette approche sera peut-être plus supportable, ou du moins plus compréhensible, si l’on se rappelle qu’au-dessus de l’entrée de l’Académie se trouvait encore une deuxième inscription, occulte et humoristique : était exclu de ce lieu quiconque n’était pas disposé à s’impliquer dans des aventures amoureuses avec d’autres visiteurs du jardin des théoriciens. On le pressent déjà : cette devise, elle aussi, doit être transposée à la vie dans son ensemble. Lorsque l’on ne veut rien savoir de la formation des sphères, on doit, naturellement, se tenir éloigné des drames amoureux, et celui qui change de trottoirs lorsqu’il croise Eros s’exclut de lui-même des efforts accomplis pour élucider la forme vitale. L’hybris change ainsi de camp. L’exclusivité de la philosophie n’exprime pas son arrogance propre ; elle découle de l’autosatisfaction de ceux qui sont certains que les choses fonctionnent aussi sans pensée philosophique.

Lorsque la philosophie est exclusive, elle reflète le fait que la plupart s’excluent de ce qu’il y a de meilleur – mais en exagérant la scission existante de la société, elle fait prendre conscience des exclusions et les soumet encore une fois au vote. L’exagération philosophique engendre l’opportunité de réviser des options déjà prises et de se prononcer contre l’exclusion. C’est pour cette raison que la philosophie, lorsqu’elle est à son affaire, est toujours aussi une réclame pour soi-même. Si d’autres découvrent un autre pôle d’excellence – et produisent à cette occasion quelque chose de convaincant –, c’est tant mieux.

     Le présent essai, on le voit, admet qu’il est touché par une problématique platonicienne, mais il ne se reconnaît pas dans le platonisme – pour autant que l’on donne ce nom à la somme des mauvaises lectures qui, au fil des époques, ont entretenu le débat autour du fondateur de l’Académie athénienne, en incluant l’antiplatonisme, depuis Kant jusqu’à Heidegger et à leurs successeurs. Si je suis ici la trace des références platoniciennes, c’est uniquement dans la mesure où je développerai avec plus d’obstination que d’habitude, dans les pages qui suivent, la thèse selon laquelle les histoires d’amour sont des histoires de forme, chaque solidarisation étant constitution d’une sphère, c’est-à-dire une création d’espace intérieur.

     Les excédents du premier amour, qui se détache de son origine pour se prolonger ailleurs dans de libres recommencements, alimentent aussi la pensée philosophique, dont on doit avant tout savoir qu’elle est un cas d’amour du tout par transfert. Dans le discours intellectuel contemporain, on s’est malheureusement accoutumé à l’idée de considérer l’amour par transfert comme un mécanisme névrotique, responsable du fait que les passions authentiques sont le plus souvent ressenties au mauvais endroit. Rien n’a causé autant de dommages à la pensée philosophique que cette pitoyable réduction des motifs qui, à tort et à raison, se réclamait du modèle psychanalytique. Il faut affirmer, bien au contraire, que le transfert est la source formelle de processus créatifs qui animent l’exode de l’être humain vers l’espace ouvert. Nous ne transférons pas tant des affects incorrigibles sur des tierces personnes que des expériences précoces de l’espace sur des nouveaux lieux, et des mouvements primaires sur des théâtres lointains. Les frontières de ma capacité de transfert sont les frontières de mon univers.

     Si je devais donc porter mon sceau à l’entrée de cette trilogie, il se lirait ainsi : « Puisse se tenir loin de ces lieux celui qui n’a pas la volonté de louer le transfert et de réfuter la solitude. »

   

 

Introduction

Les alliés ou : La commune soufflée

Cercle sans constructeur 2. Galaxie du Chariot dans la cons

Cercle sans constructeur 2

Galaxie du Chariot dans la constellation du Sculpteur

photo prise par le télescope spatial Hubble

 

    L'enfant auquel on a fait le cadeau se tient sur le balcon, fébrile, et suit des yeux les bulles de savon qu'il souffle dans le ciel à partir de l'anneau qu'il lient devant sa bouche. Voilà qu'un essaim de petites bulles jaillit vers les hauteurs, son allégresse chaotique rappelle un lancer de billes nacrées bleues. Ensuite, lors d'une tentative ultérieure, c'est un gros bidon ovale qui se détache du petit cercle, tremblant, empli d'une vie anxieuse :la brise l'emporte et il descend en planant dans la rue. L'espoir de l'enfant ravi le suit. L'enfant en personne s'élève dans l'espace avec sa bulle miraculeuse, comme si, pendant quelques secondes, son destin était suspendu à celui de cette structure tressaillante. Lorsquela bulle éclate enfin, après un vol tremblant et languissant, l'artiste de la bulle de savon, sur son balcon, émet un son qui est à la fois un soupir et un cri jubilatoire. Pendant le laps de temps où la bulle a vécu, le souffleur a été hors de lui, comme si l'existence de la bulle avait dépendu du fait qu'elle demeurât enveloppée dans une attention qui accompagnait son vol. Tout manque d’accompagnement, toute négligence dans l’espoir et le tremblement qui escortent cette bulle dans son vol aurait condamné cette chose scintillante à un échec prématuré. Même si, plongée dans la veille enthousiaste qu’exerçait son créateur, elle était autorisée à traverser l’espace en planant, pour un instant merveilleux, elle était pourtant c ondamnée, au bout du compte, à se dissoudre dans le néant. Sur le lieu où a éclaté la bulle, l’âme du souffleur, après être sorti du corps de la bulle, est demeurée seule pour un bref instant, comme si la bulle et l’âme étaient parties toutes deux pour une expédition commune, la seconde perdant son partenaire à mi-chemin. Mais un instant, à peine, est alloué à la mélancolie ; ensuite, la joie du jeu revient, avec la progression cruelle que l’enfant connait bien, désormais. Que sont les espoirs qui éclatent, sinon des incitations à mener de nouvelles tentatives ? Le jeu se prolonge, inlassablement : de nouveau, les globes descendent en planant depuis le haut de la maison, et de nouveau le souffleur assiste avec une joie attentive ses œuvres d’art pour leur vol à travers le tendre espace. A l’apogée de l’action, lorsque le souffleur s’est entiché de ses globes comme s’il s’agissait de miracles par lui-même accomplis, les bulles de savon qui enflent et s’éloignent ne courent aucun risque de disparaitre par manque d’accompagnement ravi. L’attention du petit magicien vole à leur suite dans le lointain et soutient les minces parois du corps insufflé avec son assistance enthousiaste. Entre la bulle de savon et son souffleur règne une solidarité qui exclut le reste du monde. Et comme les structures scintillantes s’éloignent, le petit artiste se détache toujours à nouveau de son corps sur le balcon, pour être totalement auprès des objets qu’il place en état d’existence. Dans l’extase de l’attention, la conscience enfantine est pratiquement sortie de sa source corporelle. Alors que l’air expiré se perd d’ordinaire sans laisser de trace, le souffle inclus ici dans les globes est pourvu d’une vie ultérieure momentanée. Pendant que les bulles se déplacent dans l’espace, celui qui les a créées est authentiquement hors de soi auprès d’elles et en elles. Dans les globes, son exhalaison s’est détachée de lui, elle est conservée et portée au loin par la brise; dans le même temps, l’enfant est ravi hors d’haleine de son attention à travers l’espace animé. Ainsi,  la bulle de savon devient pour son créateur le vecteur d’une surprenante expansion de l’âme. La bulle de son souffleur existent en commun dans un champ que tend la participation attentive. L’enfant qui suit ses bulles de savon dans le champ ouvert n’est pas un sujet cartésien qui demeure sur son point de pensée sans extension tout en observant un objet étendu dans sa trajectoire à travers l’espace. Porté par un enthousiasme solidaire avec ses globes scintillants, le joueur qui mène l’expérience se précipite dans l’espace ouvert et transforme en une sphère animée la zone située dans l’œil et l’objet. Tout œil et tout attention, le visage enfantin s’ouvre à l’espace situé devant lui. Imperceptiblement, le joueur s’ouvre ainsi, dans son heureux divertissement, à une compréhension qu’il oubliera plus tard, dans les peines de l’école : le fait que l’esprit, à sa manière, est lui-même dans l’espace. Ou bien devrait on plutôt dire : que ce qui appelait jadis l’esprit désignait d’emblée des communautés d’espace ailées ? Une fois que l’on a fait ses premières concessions à ce type d’aveux, on est tenté de continuer à poser ses questions dans la même direction : si l’enfant insuffle sa respiration aux bulles de savon et leur reste fidele en les suivant de ses regards extatiques-qui, auparavant, a déposé son souffle en l’enfant qui joue ? Qui demeure fidele à cette jeune vie dans son exode hors de la chambre d’enfants? De quelles attentions, de quels espaces d’animation les enfants restent-ils captifs lorsque leur vie réussit à prendre des sentiers ascendants ? Qui accompagne les jeunes garçons sur leur chemin vers les choses et vers pagne les jeunes garçons sur leur chemin vers les choses et vers leur quintessence, le monde partagé ? Existe-t-il donc danstoutes les circonstances quelqu'un dont les enfants sont l'extase lorsqu'ils sortent en planant dans l'espace du possible et continuent leur ouvrage ? Et qu'arrive-t-il à ceux qui ne sont le souffle de personne ? Toute vie qui sort du rang et s'individualise demeure-t-elle en général contenue dans un souffle accompagnant ? L'idée que tout ce qui est là et devient un sujet serait le souci de quelqu'un est-elle légitime? On connaît effectivement le besoin - Schopenhauer l'a qualifié de métaphysique - que tout ce qui appartient au monde ou à l'Étant dans son ensemble soit contenu dans un souffle, comme dans un sens ineffaçable. Peut-on satisfaire ce besoin ? Est-il justifiable ? Qui, le

premier, a conçu l'idée que le monde n'est strictement rien, sinon la bulle de savon d'un souffle globalisant ? Quel être-hors-de-soi serait alors tout ce qui est effectivement ?

 


    La pensée des temps modernes, qui s'est si longtemps présentée sous le nom naïf de « Lumières », et sous le terme encore plus naïf de « progrès », utilisé comme un programme, se distingue par une mobilité essentielle : à chaque fois qu'elle respecte son mode d'avancée typique, elle accomplit la percée de l'intellect hors des caves de l'illusion humaine vers l'extérieur non humain. Ce n'est pas pour rien que la révolution de la cosmologie que l'on a qualifiée de copernicienne se situe au commencement de l'histoire récente de la connaissance et des déceptions. C'est cette révolution qui a fait perdre aux êtres humains du monde occidental leur milieu cosmologique et, à la suite de cette perte, a initié une ère de décentrages progressifs. Désormais, les habitants de la Terre, ces vieux mortels, ont perdu toute illusion sur leur situation centrale dans le giron cosmique, même si de telles idées peuvent nous coller à la peau comme des illusions innées. Avec la thèse héliocentrique de Copernic, l'homme entame une série de sorties exploratoires vers l'extérieur dépourvu d'êtres humains, vers des galaxies situées à une distance inhumaine, et vers les composantes les plus fantomatiques de la matière.

Le souffle de l'extérieur, avec sa nouvelle froideur, a été ressenti de bonne heure, et même quelques-uns des pionniers de la connaissance sur la situation de la Terre dans le Cosmos - savoir qui a subi une transformation révolutionnaire - n'ont pas passé sous silence le malaise que leur causait cette infinité qu'on leur demandait scandaleusement d'admettre; Kepler lui-même a ainsi élevé une objection contre la doctrine de l'univers infini formulée par Giordano Bruno, en expliquant que « cette réflexion porte précisément en elle je ne sais quelle terreur secrète et cachée ; en réalité, on erre dans cet espace sans limites auquel on dénie toute frontière, tout point central, et par conséquent toute espèce de lieu fixe1. » Aux évasions dans le plus extrême succèdent des irruptions du froid provenant des mondes gelés du Cosmos et de la technique dans les sphères intérieures humaines. Depuis le début des temps modernes, le monde humain doit apprendre chaque siècle, chaque décennie, chaque année, chaque jour, à accepter et à intégrer de nouvelles vérités sur un extérieur qui ne se rapporte pas à l'être humain. A partir du XVIIème siècle se propage, d'abord parmi les catégories européennes cultivées, puis, de plus en plus, dans les masses bien informées du monde occidental, une nouvelle sensationnelle,issue de la psycho-cosmologie : les hommes ne sont pas concernés par l'évolution, cette déesse indifférente du devenir. A chaque regard que l'on porte sur la fabrique de la Terre et les espaces extra-terrestres, on distingue mieux cette évidence : l'homme est surmonté de tous côtés par de monstrueuses extériorités qui font souffler sur lui la froideur des étoiles et une complexité extra-humaine. La vieille nature de l'homo sapiens n'est pas capable de faire face à ces provocations lancées depuis l'extérieur. La recherche et la prise de conscience ont transformé l'être humain en idiot du Cosmos. Il s'est lui-même en exil, il s'est banni hors de l'abri sûr qu'il occupait depuis des temps immémoriaux, en faisant sauter les bulles d'illusion qu'il s'était lui-même gonflées pour s'expatrier dans ce qui n'a de sens ni de lien, dans l'automatique. A l'aide de son intelligence, qui poursuit inexorablement sa recherche, l'animal ouvert a arraché, de l'intérieur, le toit de sa vieille maison. Participer à la modernité, c'est mettre en jeu des systèmes immunitaires qui se sont formés au fil de l'évolution. Lorsque le physicien et cosmographe anglais Thomas Digges a prouvé, dans les années 1570, que la doctrine bimillénaire des écorces célestes est aussi inconsciente du point de vue physique que superflue du point de vue de l’économie de la pensée, les citoyens des temps modernes se sont forcément retrouvés dans une situation nouvelle qui, outre l’illusion que leur patrie occupait une position centrale dans le Cosmos, leur a aussi ôté l’idée imaginaire et consolatrice que la Terre était enveloppée par des voûtes sphériques, comme par des manteaux célestes réchauffants. Depuis, les hommes des temps modernes ont dû apprendre comment on fait pour exister comme un noyau sans écorce. La phrase pieuse et attentive de Pascal, « L’éternel silence des espaces infinis m’effraie », exprime la profession de foi intime de l’époque2. Depuis que les temps sont devenus « modernes », au sens précis du terme, l’être-dans-le-monde signifie devoir s’agripper à l’écorce terrestre et implorer la pesanteur-au-delà du giron et de l’enveloppe. Cela ne peut pas être un simple hasard : depuis les années 1490, les Européens qui devinent ce qui est en jeu construisent et observent, comme les possédés d’un culte indéfini, des représentations globales de la Terre – des globes – comme s’ils voulaient, à la vue de ces fétiches, se consoler du fait qu’ils ne peuvent plus exister, et pour tous les temps, que sur un globe, mais plus dans un globe. Nous montrerons que tout ce qui porte aujourd’hui le nom de globalisation est issu du jeu avec cette sphère excentrique. Friedrich Nietzsche, le maître formulateur de ces vérités avec lesquelles on ne peut pas vivre, mais que l’honnêteté intellectuelle aurait répugnance à ignorer, a finalement exprimé ce que le monde, dans son ensemble, ne pouvait que devenir, à la suite de cette compréhension, pour les entrepreneurs modernes : « Une porte donnant sur mille déserts, vides et froids ». Vivre dans les temps modernes, c’est payer le prix de l’absence d’enveloppe. L’homme épluché défoule sa psychose de l’époque en répondant au refroidissement extérieur par les techniques climatiques et les politiques de réchauffement. Mais après que les bulles scintillantes de Dieu, les enveloppes cosmiques, ont éclaté, qui serait en mesure de créer des enveloppes prophétiques atour de ceux qui ont été mis à nu ?

Au gel cosmique qui pénètre dans la sphère humaine par les fenêtres grandes ouvertes des Lumières, l’humanité des temps modernes oppose un effet de serre volontaire : elle entreprend une manœuvre pour compenser par un monde artificiel et civilisé son absence d’enveloppe dans l’espace, due à la cassure des vases célestes. C’est l’horizon ultime du titanisme technique euro-américain. De ce point de vue, les temps modernes apparaissent comme l’ère d’un serment prêté par un désespoir offensif : l’idée qu’une construction d’ensemble de la maison de l’espèce et qu’une politique globale de réchauffement sont forcées d’aboutir face au ciel ouvert, froid et silencieux. Ce sont surtout les nations d’entrepreneurs du monde occidental qui ont transposé leur inquiétude psycho-cosmologique acquise dans un constructivisme offensif. Elles se protègent contre les effrois de l’espace abyssal, étendu jusqu’à l’infini par l’édification à la fois utopique et pragmatique d’une maison de verre mondiale qui doit leur assurer un habitat moderne dans l’espace ouvert. C’est pour cette raison, au fur et à mesure que progresse le processus de la globalisation, que le regard de l’homme vers le ciel est au bout du compte, de jour comme de nuit, de plus en plus indifférent et distrait ; mieux, s’intéresser encore, avec un pathos existentiel, aux questions cosmologiques est presque devenu un critère de naïveté. En revanche, la certitude de ne plus rien avoir à chercher dans ce que l’on appelait le ciel est conforme à l’esprit d’une époque progressiste. Car ce n’est pas la cosmologie qui dit aujourd’hui aux hommes à quoi ils doivent s’en tenir, mais la théorie générale des systèmes humanitaires. C’est ce qui fait la singularité des temps modernes : d'un seul coup, après le tournant vers le monde copernicien, le système immunitaire qu'était le ciel n'a plus été bon à rien3. La modernité se caractérise par le fait qu'elle produit techniquement ses immunités et articule de plus en plus ses structures de sécurité en se fondant sur les créations littéraires et cosmologiques traditionnelles. La civilisation de la haute technologie, l'État-providence, le marché mondial, la sphère médiatique: dans une époque sans enveloppe, tous ces grands projets visent à imiter la sécurité imaginaire des sphères, devenue impossible. Désormais, les réseaux et les polices d'assurance doivent remplacer les écorces célestes ; la télécommunication doit reprendre le rôle de l'emprise sur l'environnement. Avec une peau médiatique électronique, le corps de l'humanité veut se créer une nouvelle constitution immunitaire. Parce que cette vieille structure qui englobe et contient le Cosmos, la voûte céleste du continens, est irrémédiablement perdue, ce qui n'est plus englobé, ce qui n'est plus contenu, l'ancien contentum, doit produire lui-même sa satisfaction sur des continents artificiels, sous des ciels et des coupoles factices4. Mais celui qui aide à produire la serre globale de la civilisation est pris dans des paradoxes thermopolitiques : pour imposer son édification - et c'est sur ce fantasme spatial que se fonde le projet de la globalisation -, il faut, au centre comme en périphérie, évacuer des populations gigantesques hors des vieilles bâtisses de l'illusion régionale bien tempérée, et les exposer aux gels de la liberté. Mais ici, le constructivisme total exige inexorablement son dû. Pour laisser la place à la sphère artificielle, au succédané, on fait exploser dans tous les pays du vieux monde les restes de foi dans l'immanence, les reliques d'une fiction de sécurité, au nom d'un éclaircissement du marché qui traverse toute chose et promet une meilleure vie et qui pourtant, dans un premier temps, ne provoque qu'une chute dévastatrice des normes immunitaires des prolétariats et des peuples périphériques. Des masses abasourdies se retrouvent ainsi bientôt à l'air libre sans qu'on leur ait jamais vraiment expliqué le sens de leur exclusion. Déçues, refroidies, orphelines, elles se drapent dans les succédanés d'anciennes images du monde, tant que celles-ci paraissent encore porter en elles un souffle de cette chaleur apportée par l'illusion de l'emprise sur son environnement, qui s'associait à l'humanité ancienne.

 

Qui nous a donné l'éponge pour effacer l'horizon tout entier?

Qu'avons-nous fait, désenchaîner cette terre de son soleil? Vers où roule-t-elle à présent? Loin de tous les soleils? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue? Et cela en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés? Est-il encore un haut et un bas? N'errons- nous pas comme à travers un néant infini? Ne sentons-nous pas le souffle du vide? Ne fait-il pas plus froid5?

 

    Dans ces questions s'ouvre l'abîme au-dessus duquel les discours actuels sur la globalisation se déversent dans leur hystérie affairée. Dans les temps sans écorce, sans orientation dans l'espace, submergés par leur propre progrès, les modernes doivent, en masse, devenir des “insensés”. On peut considérer la civilisation de la technique, et surtout ses accélérations au XXème siècle, comme une tentative d’étouffer dans le confort les questions des témoins principaux de Nietsche, ce Diogène tragique. Dans la mesure ou le monde moderne met à la disposition des individus des moyens de vivre techniques d’une perfection inouïe, il voudrait leur arracher la question inquiète sur l’espace dans lequel ils vivent ou bien d’où ils sont précipités en permanence. C’est pourtant bien à la modernité existentialiste que se sont révélés les motifs au nom desquels il est moins important, pour les hommes, de savoir qui ils sont que de savoir où ils sont. Tant que la banalité place l’intelligence sous scellé, les gens ne s’intéressent pas à leur lieu, qui parait donné ; ils fixent leur imagination sur les feux follets qui volent devant eux sous forme de nom, d’identités et d’affaire commerciales. Ce que les philosophes récents ont appelé l’oubli de l’Etre apparaît avant tout sous la forme d’une ignorance obstinée à l’égard du lieu inquiétant de l’existence. Le projet populaire consistant à s’oublier soi-même et à oublier l’Etre passe par un refus goguenard de prendre connaissance de la situation ontologique. Aujourd’hui, cette espièglerie anime toutes les figures de la marche fulgurante de la vie, l’absence d’intérêt pour la chose civique, l’érotisme anorganique. Ils pousse ses agents a s’attacher a des entités calculatrices petitement méchantes ; les cupides des derniers jours ne demandent plus où ils sont, du moment qu’on les autorise à être une personne quelconque. Lorsque nous tentons ici, en revanche, de poser la question du où , cela revient a restituer à la pensée contemporaine son sens de la localisation absolue, et avec elle le sens du fond de la différence entre petit et grand.

 

    A la question d’inspiration gnostique : Où sommes nous lorsque nous sommes dans le monde ?, on peut apporter une réponse contemporaine compétente. Nous sommes dans un extérieur qui porte des mondes intérieurs. En ayant sous les yeux la thèse de la primauté de l’extérieur, nous n’avons plus besoin de nous lancer dans des recherches naïves sur la position de l’homme dans le Cosmos. Il est trop tard pour nous faire remonter par le rêve en un lieu situé sous les écorces célestes, a l’intérieur desquelles seraient autorisés des sentiments d’organisation domestiques. Pour ceux qui savent, la sécurité dans le plus grand cercle est détruite, et avec elle le vieux Cosmos habitable et immunisant. Celui qui voudrait encore regarder vers l’extérieur et vers le haut tomberait dans un vide humain et une distance à la Terre pour lesquels il n’existe pas de frontière pertinente. Même dans ce qui est matériellement infime, se sont révélées des complexités face auxquelles nous sommes nous-mêmes les exclus, les éloignés. C’est la raison pour laquelle la recherche de notre où est plus sensée que jamais : car elle s’interroge sur le lieu que produisent les hommes pour avoir ce en quoi ils peuvent apparaître comme ce qu’ils sont. Ce lieu porte ici, en mémoire d’une respectable tradition, le nom de Sphère. La sphère est la rondeur dotée d’un intérieur, exploitée et partagée, que les hommes habitent dans la mesure ou ils parviennent à devenir des hommes. Parce qu’habiter signifie toujours constituer des sphères, en petit comme en grand, les hommes sont les créatures qui établissent des mondes circulaires et regardent vers l’extérieur, vers l’horizon. Vivre dans des sphères, cela signifie produire la dimension dans laquelle les hommes peuvent être contenus. Les sphères sont des créations d’espaces dotés d’un effet immuno-systémique pour des créatures extatiques travaillées par l’extérieur.

 

 

1Johannes Kepler, De stella nova in pede Serpentarii, 1606 ; cité d'après Alexandre Koyré, Von dergeschlossenen Welt zum unendlichen Universum, Francfort-sur-le-Main, 1980, p.65

2 Pascal, Pensées. Alexandre Koyré a souligné le fait que la fameuse phrase n’exprime pas la sensation personnelle de Pascal : celui-ci adopte, pour la formuler, le point de vue du libertin qui regarde un cosmos sans firmament, vidé de son sens. Cf.A.Koyré, Von der geschlossenen…, op.cit., p.49.

3 Cf. Sphères II, digression 5 : « Sur le sens de la parole non prononcée : Le globe est mort ».

4 Sur les concepts de continens/contentum (Umfassendes, contenant, Umfasstes, contenu), cf. Giordano Bruno, Zwiegespräche vom unendlichen All und der Welten, Ludwig Kuhlenbeck (éd.), Darmstadt, 1983, p. 32. Dans l'histoire du concept, le piquant est le fait que le terme « continent » désigne, dans l'histoire moderne, la cohésion du sol terrestre, alors que le continens classique désigne l'écorce la plus externe du ciel. Curieusement, dans les temps modernes, en allemand, on appelle le sol das Umfassende, « le contenant », alors même qu'il est prouvé, depuis Christophe Colomb et Magellan, que, dans le contexte global de la planète, ce sont les océans qui sont les contenants, tandis que les prétendus continents sont le contenu. Avec une ironie justifiée, les auteurs anglo-saxons qualifient les discours de la vieille Europe de symptômes de la «pensée continentale».

5 Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, § 125 (« L'insensé »), traduction de Pierre Klossowski, Gallimard, 1967, p.137.

 

extrait de Sphères I. Bulles. Microsphérologie, traduit de l'allemand par Olivier Mannoni, Paris, Pauvert, 2002

 

site internet:  http://www.petersloterdijk.net/

 

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Du monde clos à l'univers infini"Du monde clos à l'univers infini",  Camille Flammarion, Paris, 1888

 


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DPEA

DPEA est l'abréviation de Diplôme Propre aux Ecoles d'Architecture. C'est une formation post-diplôme qui s'inscrit dans la continuité des formations post-diplômes initiée par la réforme des études d'architecture en 1984.

Elle s’adresse aux étudiants qui souhaitent approfondir leur réflexion sur l’activité projectuelle et plus largement sur les savoirs théoriques et doctrinaux qui fondent les diverses conceptions de l’architecture.

Contenu

Il s’agit ainsi de développer une capacité à penser les opérations, les valeurs et les finalités de l’activité de projet et des pratiques de l’architecture, en commençant par une reconnaissance des modélisations propres aux doctrines architecturales, y compris celles des didactiques du projet.

L’objectif d’une telle formation est par définition d’orienter les étudiants vers la recherche et le doctorat, et en conséquence :

1. D’élaborer une réflexion sur les théories et les doctrines architecturales, en particulier dans leur rapport aux diverses critiques de la contemporanéité.

2. De développer la capacité à penser les opérations, les valeurs et les finalités de l’activité de projet.

3. De produire du matériel didactique et documentaire propre aux enseignements sur les théories et doctrines de l’architecture.

4. De penser la formation des théories et pratiques de l’architecture dans leur rapport aux sphères « spectaculaires » de la communication.

 

Équipe

Enseignants :

- Jacques Boulet (architecte DPLG, maître-assistant Ensaplv, chercheur à la MSH Paris-Nord)

- Chris Younès (professeur SHS, docteur en philosophie, HDR en philosophie)

- Eric Daniel-Lacombe (architecte DPLG, maître-assistant Ville et Territoire, docteur en urbanisme)

- Véronique Fabbri (professeur SHS, docteur en philosophie, HDR en philosophie)

- Marc-Antoine Durand (architecte DPLG, DEA philosophie)

 

Les étudiants :

Zineb Arraki

Eun Sook Bae

André Filipe Bastos

Manuel Bello Mercano

Yasmine Ben Mohamed

Fabien Bidaut

Juliette Chapelier

Julien Cohendy

Aurélie Dufourg

Faten Guermazi

Fabienne Louyot

Abdou Menjra

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